Voici un entretien entre Éric Clotuche, professeur honoraire de philosophie et de psychologie à la Haute École Robert Schuman, et notre équipe du WCCM. Éric animera la retraite intitulée « Devenir : L’homme ternaire » du 29 octobre au 1er novembre au Centre pour la paix de Bonnevaux, à Marcay.
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En tant que philothérapeute et passionné d’anthropologie chrétienne ancienne, qu’est-ce que cette “troisième dimension” — que les traditions appellent souvent le *pneuma* ou l’esprit — change concrètement à notre manière de comprendre nos blessures psychologiques et notre place dans le vivant ?
La troisième dimension est l’expérience d’une profondeur en nous, la découverte d’une intériorité qui se situe en dessous et au-delà du mental. Autrement dit, il existe en nous un espace dont nous pouvons prendre conscience, mais qui se trouve en dehors des espaces psychologiques, qu’ils soient conscients ou inconscients, et qui ne fonctionne pas du tout comme eux. En devenant attentif à ce qui se passe à ce niveau de nous-même, nous pouvons découvrir qu’il existe d’autres positionnements que ceux que nous envisageons d’emblée, et qui sont le produit de nos mécanismes psychologiques et sociaux spontanés. Cette autre manière de nous positionner peut nous permettre de traverser toutes les difficultés de l’existence, quelles qu’elles soient. Cette capacité de conscience plus profonde est en lien immédiat avec la vie : elle sent ce qui est en phase avec elle, ce qui la nourrit, ce qui la soutient, ce qui la protège, ce qui la libère. C’est une conscience ontologique, liée à l’être. Elle nous oriente donc exclusivement vers l’harmonie avec la vie sous toutes ses formes.
Le bien-être et l’être
Comment faites-vous la distinction, dans votre pratique, entre une simple quête de bien-être psychologique et une authentique réhabilitation de notre nature spirituelle ? Comment ce “savoir intérieur” se manifeste-t-il ?
Vouloir le bien-être est une quête de la part psychosomatique de l’être humain, qui cherche à améliorer ses conditions d’existences, qui est orientée vers la maximisation de ses bénéfices et la diminution de ses souffrances. Cette part de nous est attachée à notre propre survie dans les meilleures conditions possibles, et elle est incapable d’envisager autre chose. Le deuxième Homme, l’Homme spirituel, est cette autre part de nous-même, qui est animée par la profondeur et centrée sur elle. En s’appuyant sur cette profondeur (le « coeur » ou « l’esprit »), nous découvrons d’autres orientations d’existences que celles qui conduisent l’humain psychosocial. Il ne s’agira plus de chercher le bien-être ou le mieux-être ou le plus-être, mais tout simplement d’être, de s’aligner avec la vie, de devenir pleinement et véritablement humain. Bonnevaux | 2026 devenir 2. L’Homme ternaire Le deuxième Homme existe en même temps que le premier, dès la conception, mais il ne s’épanouira que si l’on s’en occupe, il n’y a aucun automatisme, la liberté est totale. La responsabilité aussi, par conséquent. Ce travail d’accouchement s’appelle la « seconde naissance ». Le « savoir intérieur » ne se manifeste pas selon notre bon vouloir, nous n’en sommes pas maître, nous ne le possédons pas, nous le recevons. Nous sommes seulement des réceptacles, qui ne peuvent recevoir quelque chose que s’ils sont suffisamment vides d’eux-mêmes (de l’Homme premier, psychosocial). Ce savoir se manifeste donc à l’improviste, sans que nous puissions diriger, ni même comprendre, le processus d’où il émerge. Par contre, tout spirituel authentique a découvert que le silence, l’humilité, la disponibilité et l’ouverture intérieures, la distanciation d’avec soi sont le terreau qui est favorable à son éclosion.
Concrètement
Vous animez prochainement une retraite intitulée Devenir : L’homme ternaire ; en quoi ce format de l’immersion et de la retraite est-il, selon vous, le cadre idéal pour permettre aux participants de passer de la compréhension philosophique à l’expérience vécue de cette totalité ?
Avant de s’engager dans un travail spirituel, il est crucial de savoir de quoi on va s’occuper et comment s’en occuper adéquatement. Pour cela, il est absolument nécessaire de distinguer le « moi » du « je », le premier Homme du second, l’écume de surface du courant de fond, ce qui est contingent et conditionné de ce qui ne l’est pas, le mouvant et l’insignifiant du stable et de l’essentiel. Il faut d’abord avoir été informé que nous sommes habités par un autre courant que ceux de nos instincts, pulsions, émotions, désirs et besoins. Il faut savoir (avoir découvert, expérimenté, lu, appris…) qu’il existe une autre part de nous-même, une part cachée, silencieuse, profonde, discrète, mystérieuse. Cette découverte peut se faire dans une expérience bousculante (un choc, un éblouissement intérieure, un malheur …), mais elle peut aussi se f aire lors d’une lecture, d’un échange, d’une rencontre, d’un exposé. C’est cette seconde voie qui sera empruntée durant ce week-end :
Cette approche pourrait évidemment être complétée et prolongée par une immersion dans l’un ou l’autre contexte qui est propice à la naissance et à la croissance de la profondeur en nous : bain de silence, bain de nature, bain de sacré. Bonnevaux nous offrira ce contexte selon les trois aspects mentionnés, mais nous n’aurons la possibilité de nous y plonger que brièvement, le temps de ce week-end.
Photo d’Eric Clotuche



